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Vue de ma grue

C’est une tour de contrôle de 40 mètres d’où la vue sur le chantier est imprenable : on y assiste à une activité effervescente rythmée par le ballet des camions-toupies et où, comme dans une ruche, chacun sait parfaitement où il va et ce qu’il fait. Un riverain à sa fenêtre contemple, comme fasciné, les lents déplacements de la grue orange. Tel un arbitre, calme et concentré, le grutier ordonne ce petit monde en quelques gestes précis.
Vue depuis une grueBanches, préfabriqués, mortier, escaliers, échafaudages, parpaings, briques, ferraillage… sur un chantier, tout doit être soulevé. La grue est la pièce maîtresse et le grutier, celui autour de qui tout le travail s’organise. Seul pilote à bord de son cockpit, après avoir participé au montage de sa grue, le grutier porte la responsabilité de l’avancement du chantier. « Il faut que ça tourne, remarque Didier Teil, grutier depuis 25 ans chez Norpac et compagnon du Trident troisième degré. En bas, ils attendent ! »
Premier arrivé et dernier parti, le grutier est prévenu dès son arrivée du travail qui l’attend. Car ensuite, la communication ne passe plus que par la radio, les regards et les gestes. « Je vois ce qu’ils veulent d’un simple regard, précise Marie-Hélène Boudier, grutière chez Pertuy Construction depuis 1981. Mais parfois je travaille à l’aveugle, pilotée par le talkie-walkie : dans ce cas, tout est question de confiance ! »

« Un grutier n’est pas un compagnon comme les autres »

Didier Teil, grutier

De 7h à 8h30, sur ce chantier de la métropole lilloise, le grutier travaille pour les maçons : mortier, parpaings, briques, ou encore déplacement d’échafaudages. Jusqu’à 9h, il enlève tous les éléments préfabriqués, puis il déplace les banches. Enfin, il coule le béton. 80 m3 dans un camion-toupie, à raison d’un m3 par chargement… Et pourtant : « Ce n’est jamais la même manoeuvre, précisent-ils d’une même voix, on ne pose jamais exactement la même chose à la même place. » À leur disposition dans l’étroite cabine, deux leviers de commandes (à gauche le chariot et l’orientation de la flèche, à droite le levage et la translation), le klaxon, le frein… Ce qui a évolué depuis 25 ans, et continue d’évoluer : confort et sécurité. « J’ai conduit des grues sans cabine, sans siège », se souvient Didier Teil. Chauffage, essuie-glaces… aujourd’hui, la cabine peut même être équipée de la radio, bien que la plupart préfèrent le silence et la concentration. Quant à la sécurité, Thierry Charrière, Chef de groupe Maîtrise chez Bouygues Bâtiment Île-de- France1 – Rénovation privée, martèle : « La conduite de grue, c’est aussi fin que celle d’une Formule 1… sauf que le grutier a la vie de ses collègues au bout des doigts. Ce n’est pas un compagnon comme les autres. »

La potion magique

« Obelix »2 n’est pas tombé dans la potion magique quand il était petit. Comme beaucoup, c’est par opportunité qu’il est devenu grutier. Routier, il transportait du matériel pour Quille lorsqu’on lui a proposé de le former à ce métier. Quant à Marie-Hélène Boudier, elle a été recrutée après la fermeture de l’usine dans laquelle elle était couturière.
Pour devenir grutier, le CACES (certificat d’aptitude à la conduite en sécurité des grues) est obligatoire et doit être renouvelé tous les cinq ans. Ensuite, c’est l’expérience qui fait la différence. « Marie-Hélène est très rapide et elle rentre la banche au millimètre », admire Cyril Gonzales, conducteur de travaux de son chantier. La surveillance médicale est évidemment poussée, avec un contrôle de la vue et des réflexes tous les six mois.
Au-delà de ces compétences techniques, les qualités humaines sont très importantes : « Un grutier, explique Thierry Charrière, doit être calme, posé, responsable, avoir une bonne maturité. Il doit pouvoir évaluer rapidement une situation et ne jamais prendre de risque : en cas de doute, il ne lève pas. » Didier Teil confirme : « En cas de danger, j’arrête tout… et même avant le danger ! »

La relève ?

Marie Hélène Boudier, grutierLe recrutement est plus facile aujourd’hui, car ce métier jouit d’un certain prestige auprès des compagnons : un chantier ne peut pas tourner sans grutier ! « Autres avantages, précise Victor Malainho, Correspondant ressources humaines chez Bouygues Bâtiment Île-de-France – Habitat Social, ce poste offre des responsabilités, de l’autonomie et procure une certaine fierté. » La profession est aussi une de celles qui connaissent une certaine féminisation.

À un jeune qui serait tenté par ce métier, Marie-Hélène Boudier recommande : « Il faut avoir du caractère mais ne pas s’énerver, se laisser le temps d’apprendre…et se coucher tôt ! »



¹ principal employeur de grutiers avec Bouygues Entreprises France-Europe.
² C’est le surnom de Didier Teil depuis qu’il a tenu ce rôle dans le film qui a valu à Norpac la Palme d’or du festival du Film Minorange en 2003.