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Performance énergétique du bâtiment : la filière face à son futur

7 minutes de lecture
09 Novembre 2022

Formation et emploi, des clés de la performance énergétique du parc global

En termes de marché, la rénovation énergétique représente 58% de l’activité du bâtiment, en 2020 (contre 55% en 2019). La montée en puissance des travaux dans le résidentiel a confirmé une tendance nationale croissante. Selon une récente étude de l’ADEME, le segment logement a presque doublé entre 2006 et 2019, passant d’un marché de 15 milliards d’euros à plus de 30,4 mds. Cela concerne « l’efficacité énergétique du bâtiment résidentiel avec les travaux d’isolation, les appareils de chauffage et électroménagers performants etc. », précise lagence. En termes d’emploi, les chiffres sont à la hausse (+ 3%). Mais la France se donne-t-elle les moyens de ses ambitions, à travers des financements conséquents de la filière et de ses emplois ?  

 

Dans le cadre du Plan de relance, le gouvernement avait prévu 7,9 mds d’euros pour la rénovation énergétique, soit un doublement des financements. Pour financer le dispositif MaPrimeRénov’, ce sont 2 mds d’euros qui sont prévus en 2022. « Les investissements supplémentaires vont créer de l’activité et des emplois dans le secteur du BTP, ce qui générerait des recettes publiques additionnelles, si le pays est capable d’orienter vers ce secteur et de former suffisamment de personnes pour répondre à la hausse des créations d’emplois, ce qui est une condition importante et difficile à réaliser », estimaient les auteurs de la note d’analyse de France Stratégie (publiée fin 2020)19. Les investissements de l’État dans la rénovation énergétique des logements privés, mais aussi dans la rénovation des bâtiments publics, celle du parc locatif social et celle des bâtiments tertiaires des TPE et PME doivent permettre de créer 55 000 emplois sur deux ans, selon le gouvernement. 

La stratégie publique suivra-t-elle les recommandations du Haut Conseil pour le Climat ? Ce dernier préconise de multiplier au moins par deux l’investissement annuel total (public et privé) en rénovation énergétique, pour passer de 13 à 26 mds d’euros par an. Selon de nombreuses parties prenantes de la transition énergétique et bas carbone du secteur, la place accordée à la rénovation énergétique des bâtiments dans le Plan de relance semble bien insuffisante. « La rénovation, c’est la suite logique de toutes les entreprises du bâtiment pour réorienter leurs activités face à la stagnation et la baisse annoncée de la construction neuve liée à la démographie », explique Thierry Rieser de l’association négaWatt. « Les besoins en formation et en accompagnement des transitions professionnelles générés par les évolutions, aussi bien quantitatives que qualitatives du secteur du bâtiment sont énormes ! Le plan de rénovation complète et performante des logements prévu par le scénario négaWatt, est typique de cette montée en puissance d’emplois très divers (plaquiste, menuisier, plombier, chauffagiste, assistant à maîtrise d’ouvrage, assistant à la maîtrise d’usage, thermicien, etc.). Ces métiers vont pouvoir bénéficier d’un marché porteur pendant plus de 30 ans ». D’après l’association, en se basant sur le vieillissement de la population et le ralentissement de l’accroissement démographique, la main d’œuvre de la construction neuve pourra se convertir en partie vers la rénovation. La création nette d’emplois sera massive20. 

 

Acteur majeur de la profession, Bouygues Construction a identifié la réorientation du marché il y a déjà plusieurs années. « Lorsque la feuille de route climat a été élaboré avec Carbone 4, le déplacement du centre de gravité de l’entreprise a été projeté. Il ira très progressivement de la construction vers la rénovation », prévoit Fabrice Bonnifet, directeur du Développement durable & Qualité, Sécurité, Environnement au sein du groupe Bouygues. « C’est une question de contexte environnemental et politique (moins de zones constructibles, objectif Zéro Artificialisation Net…), de budget à la baisse dans les collectivités, d’une tendance marquée vers la réhabilitation et la reconversion de friches industrielles, bâtiments anciens, etc. C’est une façon de conserver un patrimoine architectural de valeur pour créer une seconde vie des bâtis, avec une faible empreinte carbone. C’est la mère des batailles dans les années à venir. Cela va dans le sens d’une stratégie de densification de qualité ». 

 

La rénovation et la réhabilitation sont des activités importantes de Bouygues Construction, qui montent en puissance. Selon Fabrice Bonnifet, d’ici 2030, le pourcentage d’ouvrages rénovés par le groupe dépassera la part d’ouvrages neufs, en France et en Europe. Les besoins d’infrastructures en Afrique et en Asie continueront à alimenter une forte demande. « Il y a encore un gros travail d’acculturation pour que nos clients, publics comme privés, accélèrent dans leur propre stratégie de décarbonation », concède l’expert en durabilité.  

Pour Sébastien Delpont, Directeur EnergieSprong en France : « Aujourd’hui, on ne peut pas demander aux entreprises du BTP de s’industrialiser sans leur en donner les moyens. Il faut une politique d’investissements publics pour accélérer cet écosystème des opérateurs de la rénovation : entreprises générales, PME sous-traitantes, industriels, bureaux d’études, architectes… Réhabiliter la ville de demain pourrait davantage faire partie des filières industrielles prioritaire du pays, au même titre que les filières hydrogène, batteries ou aéronautique. Pour l’instant, ce n’est pas le cas. Certes décarboner la mobilité et l’industrie sont importantes, mais le bâtiment est le 1er poste carboné en France et en Union européenne. Il faut oser se donner les moyens en investissements, en études, en R&D pour que les filières aient les capacités d’innover. C’est un problème industriel qu’on ne va pas régler uniquement de façon artisanale ! 30% des artisans français partent à la retraite dans les 10 ans, et il va falloir qu’on rénove trois fois plus et trois fois mieux », prévient-il. 

 

Le think tank The Shift Project travaille depuis deux ans sur un grand Plan de Transformation de l’Économie Française (PTEF). A l’annonce des Plans de relance, les investissements et orientations allaient restructurer l’économie pour les années à venir et dessiner, déjà, le paysage de 2050. L’association s’est demandée comment éviter de revenir « au business as usual » et comment restructurer toutes les activités vers le bas carbone. « Le PTEF vise à proposer des solutions pragmatiques pour décarboner l’économie, en favorisant la résilience et l’emploi. Comment les différents secteurs devront-ils évoluer ? Certains vont croître et d’autres décroître, à quelles conditions et sur quels engagements des filières ? Il y aura des transferts d’emplois, comment envisager les reconversions ? La transition juste est l’une des conditions nécessaires de la décarbonation », décrit Yannick Saleman, Chef de projet Emploi. Le think tank proposent des orientations dans quinze grands secteurs.  

 

Chaque secteur (logement, emploi, administration publique, santé, culture, industrie, etc.) fait l’objet d’un rapport via un travail de recherche, alimenté par des échanges avec les professionnels concernés et les citoyens. Dans le secteur du bâtiment, seul le logement est pris en compte à ce jour. Deux rapports se complètent : « Habiter dans une société bas carbone » qui donne les grandes lignes directrices, et « L’Emploi : moteur de la transformation bas carbone ». « Si les compétences et le volume d’emplois ne sont pas au rendez-vous, la décarbonation du bâtiment ne pourra pas s’opérer », complète Yannick Saleman, chef de projet Emploi du think tank. « C’est pourquoi ce Rapport repose sur le postulat que l’emploi sera le moteur de la transformation bas carbone. Nous sommes partis de questions simples, par exemple, sur le volet rénovation : combien un chantier de logements rassemble-t-il d’emplois ? Quelles compétences sont nécessaires pour réaliser une performance énergétique globale ? », explique-t-il.  

Si le tertiaire n’est pas inclus dans le PTEF pour le moment, la problématique s’y pose exactement de la même manière. La réduction de la construction neuve de logements nécessitera beaucoup moins d’emplois dans les métiers du gros œuvre en général ; tandis que la croissance dans les mêmes ordres de grandeur de la rénovation de logement sera concentrée sur des métiers plus techniques et de second œuvre. Les dispositifs permettant d’obtenir des subventions de formation en tant qu’entreprise, sont insuffisantes pour l’employé et l’employeur.  

 

« On ne peut plus se contenter d’une seule personne formée, garante de l’environnement, qui n’est même pas forcément présente sur le chantier. On parle de TPE-PME qui n’ont vraiment pas le temps de former leurs équipes. La réglementation doit permettre que tous les acteurs soient sur un pied d’égalité », distingue Yannick Saleman. « Pour que la filière construise dans la durée une offre à la hauteur des enjeux, tant en qualité qu’en volume, il lui faut de la visibilité. Nous prônons davantage de contraintes réglementaires : un calendrier d’obligations progressives de rénovations, pour assurer le marché et lancer les investissements côté filières et pour donner envie aux jeunes de s’engager dans des formations qu’ils jugent utiles et nécessaires. Le défi est tellement immense, on ne peut pas y arriver sans mesure aussi volontaire », prévient Rémi Babut. 

« Le Programme d’Investissement d’Avenir, doté de 20 milliards d’euros sur cinq ans, finance des investissements exceptionnels dans quelques filières et technologies émergentes et prioritaires. La rénovation énergétique du bâtiment aurait mérité autant que des filières très soutenues, d’autant que certaines resteront probablement des niches »

‐ Fabrice Bonnifet

Les MOOC en soutien aux besoins de formation du secteur 

De plus en plus de MOOC (Massive Open Online Course) intègrent les problématiques de durabilité du bâtiment. La plateforme de l’ADEME est une référence en la matière. Le portailMOOC Bâtiment Durablepropose diverses formations pour répondre aux nouveaux enjeux énergétiques et numériques, qui impactent les métiers et les savoir-faire de la filière timent. « Que vous soyez artisan, technicien, architecte ou encore maître d’ouvrage, ces formations vous apporteront connaissances et outils pour mener à bien vos projets », décrit lADEME. Lagence propose des formations sur des thématiques variées et complémentaires : le BIM, la rénovation performante, le bâtiment passif, la construction chanvre ou la performance énergétique dans le logement social. 

 

« Le Programme d’Investissement d’Avenir, doté de 20 milliards d’euros sur cinq ans, finance des investissements exceptionnels dans quelques filières et technologies émergentes et prioritaires. La rénovation énergétique du bâtiment aurait mérité autant que des filières très soutenues, d’autant que certaines resteront probablement des niches », abonde Fabrice Bonnifet.  

 

En décembre dernier, a été lancé un appel à projet (AAP) : « Soutien à l’innovation dans les systèmes énergétiques et le traitement de l’air du bâtiment » de la stratégie d’accélération Ville Durable et Bâtiments Intelligents du 4e Programme d’Investissements d’Avenir. Les innovations proposées présenteront une opportunité pour localiser une plus grande partie de la chaîne de valeur des systèmes en France ou en Europe, est-il précisé. Les solutions devront participer à répondre aux enjeux de réduction des consommations énergétiques et de décarbonation du bâtiment sur les usages suivants : chauffage, rafraichissement, production d’eau chaude sanitaire et traitement de l’air.  

 

Les prototypes, mises au point, démonstrations, études préalables à l’industrialisation et premières lignes industrielles seront notamment financés dans le cadre de cet appel à projets. Différents objectifs sont cités, parmi lesquels : massifier la rénovation énergétique ou décarboner le secteur du bâtiment, tant sur sa phase de construction ou de rénovation (via notamment une montée en charge de la construction bois et biosourcée), que sur sa phase d’exploitation.  

 

La rénovation des millions de bâtiments français devra donc s’effectuer dans une approche écologique et carbone globale, notamment dans le choix des matériaux. Un Campus des métiers et des qualifications autour l’écoconstruction et de l’efficacité énergétique a déjà été créé à Strasbourg. Son ambition : faire du bâtiment une filière d’excellence, attirante pour les jeunes générations. Il regroupe des lycées, écoles, entreprises et associations. Les acteurs précurseurs de la construction neuve n’ont pas attendu la réglementation pour se lancer dans ce vaste chantier. 

Construction neuve : performance énergétique et bas carbone

« Au Sein du groupe Bouygues, nous considérons la performance énergétique aujourd’hui dans le neuf, de façon beaucoup plus globale qu’auparavant », nous affirme Fabrice Bonnifet. « Le coût carbone complet doit être pris en compte : l’extraction des matières premières, l’énergie grise requise pour la fabrication des composants du bâtiment, des matériaux aux équipements, ainsi que l’énergie théoriquement nécessaire à son fonctionnement et sa consommation réelle. Il est impossible d’ignorer toutes ces énergies ». 

 

Pour la plupart des acteurs du secteur, la nouvelle RE2020, entrée en vigueur le 1er janvier 2022, va dans le bon sens. Elle impose aux logements neufs d’évaluer leur empreinte carbone, à travers l’analyse du cycle de vie (ACV), depuis les produits de construction aux consommations d’eau et énergie pendant l’exploitation, ainsi que les impacts liés au chantier, jusqu’à la destruction du site. Ce tournant encourage les professionnels à privilégier l’emploi de matériaux plus écologiques et des pratiques d’économie circulaire. Cette fois en France, l’expérience a précédé la réglementation. « Pendant deux ans et demi, l’expérimentation E+C-, portant sur 1200 opérations, a permis à tous les acteurs de mettre le pied à l’étrier et d’engager leur transformation, en ligne avec une orientation des politiques publiques bien comprise », expliquait Cédric Borel, président de l’Institut français pour la performance énergétique du bâtiment, l’un des initiateurs du Booster du réemploi, dans le Magazine Décideurs 

Pour Thierry Rieser d’ENERTECH et Pascal Lenormand, fondateur d’Incub’, bureau de design énergétique, l’expérimentation E+C- a certes permis à de nombreux acteurs – Maîtres d’Ouvrage, architectes, bureaux d’études et entreprises – d’aborder le domaine des bâtiments très performants. La démarche allait plus loin que les cinq usages traditionnels des réglementations thermiques, les Autres Usages de l’Energie (AUE) étant pris en compte. « Excepté que la montagne d’ambition de E+C- a accouché de la souris RE2020 : disparition totale d’un objectif sur le bilan Bâtiment à énergie positive, abandon des AUE, coefficient de conversion de l’électricité en énergie primaire arbitrairement abaissé à 2,3 (contre 2,58 précédemment). L’impact climatique du chauffage électrique est réduit de 210 à 79 gCO2/kWh », détaille Thierry Rieser 

Cédric Borel souligne cependant des avancées permises par la RE2020. « C’est ainsi qu’on assiste à un véritable foisonnement de nouvelles initiatives, que ce soit dans la conception des projets, le recours à des matériaux moins carbonés, ou encore avec l’essor du réemploi. La course au bas carbone est bel et bien lancée et les pionniers atteignent déjà des niveaux de performance très intéressants », se réjouissait-il récemment dans la presse22. 

 

Revenons sur l’évolution rapide d’un acteur pionnier. Initié par Bouygues Immobilier, Green Office Meudon a été le 1er immeuble de bureaux à énergie positiFranceFrance. Depuis le groupe en a livré une trentaine. Le projet ABC Grenoble, pour « Autonomous building citizens » va encore plus loin. Linkcity, filiale en développement immobilier de Bouygues Construction, a développé ce projet de 5 000 m² de surface pour le bailleur Grenoble Habitat, en partenariat avec Suez, Valode et Pistre Architectes et Bouygues Bâtiment Sud-Est. Subventionné par le PIA, concrétisé en 2014 avec la signature d’une convention avec la Ville, il vise une baisse de 70% des consommations d’énergie provenant des réseaux, et de 55% en eau, ainsi qu’une réduction de 40% de la production de déchets. Il obtient la note maximale du label E+C-, un niveau rarement atteint aujourd’hui. 

 

La suite de l’histoire s’écrit avec Officity Value, une démarche portée par Bouygues Construction et ses filiales Bouygues Bâtiment Ile-de-France et régions, Linkcity et Bouygues Energies & Services. C’est une mise en application du concept de Bâtiment Hybride à Économie Positive (BHEP). Cette approche concilie des solutions réduisant les impacts environnementaux, tout en maximisant l’utilisation des ressources du bâtiment sur sa durée de vie. « 80% de l’empreinte carbone du bâtiment proviennent des matériaux constitutifs. Les ressources n’étaient pas infinies, la conception de bâtiments démontables, avec des éléments modulaires, facilement remontables relève du bon sens environnemental. Le bâtiment devient une banque de matériaux, puisqu’il stocke des éléments finis qui seront probablement réemployés dans une autre vie », prévoit Fabrice Bonnifet.  

Bouygues Construction a livré son premier BHEP au cœur du quartier Confluence à Lyon, adapté à un usage bureaux pour son premier cycle de vie. Parmi les éléments clés de la performance énergétique global de l’ouvrage, la réversibilité et la mutualisation, répondant aux enjeux de la Loi ELAN (2018). « Facilitation de la transformation des bureaux vides en logements : pour que les bureaux obsolètes soient rénovés ou soient convertis en logements, un bonus de constructibilité sera introduit, les normes seront ajustées pour faciliter les reconversions, et les propriétaires de bureaux seront incités à les rénover. D’ici 2020, 500 000 m² de bureaux vides seront transformés », explique le gouvernement. Des choix déterminants sont également faits à la conception et à l’exploitation au regard des potentialités de taux d’utilisation, de mutualisation, de réversibilité qui vont se répercuter sur la performance énergétique globale du BHEP. « Un bâtiment peu utilisé, peu mutualisé, ne suivant pas une approche chronotopique, aura une mauvaise empreinte énergétique globale. Baisser les kilowattheures au tre carré si le bâtiment est très peu utilisé, comme c’est souvent le cas avec des mono-utilisateurs, cela n’a pas beaucoup de sens », décrypte Fabrice Bonnifet.  

« Dans le secteur tertiaire, le gisement le plus important identifié repose sur un développement poussé du télétravail, de l’ordre de 50 % du temps à distance pour les emplois qui le permettent, contre 20 % dans une vision qui intègre a minima les enseignements de la crise sanitaire. Cette tendance s’accompagnerait d’une diminution des surfaces par emploi (principalement dans la branche des bureaux) et donc d’une réduction des consommations énergétiques, tous usages confondus », projette RTE dans son scénario. « Dans le secteur résidentiel, la propension des individus à accepter de partager certains espaces et équipements, et potentiellement à disposer de moins de mètres carrés par personne, constitue la clé de voute de l’analyse de l’évolution de la consommation. Si une telle dynamique se matérialisait, l’impact serait majeur sur la consommation d’électricité », affirme RTE.  

 

Alors quelles seraient les pistes d’accélération de ce mouvement désirable vers le bâtiment mutualisé ? « Mon utopie est d’avoir, demain, des espaces de plus en plus utilisés. L’humanité regorge de bâtiments, infrastructures et équipements qui sont globalement sous-utilisés. C’est l’une des raisons qui a entraîné cette surconsommation des ressources. Il faut revoir le modèle d’affaire pour l’usage du bâtiment : mettre en place une fiscalité incitative qui permettra de partager les coûts, c’est-à-dire remplacer l’impôt foncier par un impôt d’usage. Rentrer dans une économie de la frugalité et de la sobriété, c’est entrer dans une nouvelle ère du partage, de la fonctionnalité, de la mutualisation, de la coopération », conclut Fabrice Bonnifet. 

Les nouvelles technologies au service de la performance énergétique

Pour les défenseurs de la smart city, le développement des technologies digitales ouvre la voie à certaines nouvelles applications, parfois moins énergivores qu’auparavant, plus respectueuse de l’environnement. Le BIM (Building Information Modeling) révolutionne la façon dont les bâtiments, les infrastructures et les réseaux techniques sont planifiés, conçus, créés et gérés. En novembre 2018, le gouvernement a dévoilé le Plan BIM 2022. Ce dispositif, qui succède au Plan de Transition Numérique dans le Bâtiment (PTNB), affiche un objectif simple et opérationnel. Celui d’accélérer et généraliser le déploiement des processus BIM par les acteurs des projets. Bouygues Énergies et Services utilise le BIM pour apporter une valeur ajoutée à chaque étape du processus. Il permet de partager les informations pour que tous les acteurs du projet aient une vision commune de l’ouvrage, permettant d’améliorer la performance énergétique et environnementale du bâtiment. 

 

« De nombreux détracteurs postulent que le numérique n’a pas sa place dans la transition écologique et énergétique, alors qu’elle peut l’accompagner. La coexistence des low tech en ville et de la smart city est souhaitable. Elles sont complémentaires », soutient Emmanuel François, président de l’association Smart Building Alliance (SBA). Afin de répondre à la nécessité pour les professionnels d’un cadre commun et de principes-guides, le référentiel du Label R2S, destiné aux bâtiments non résidentiels, a été construit sur la base du cadre de définition « Bâtiment connecté, bâtiment solidaire et humain ». Il a été développé par laSBA1 et l’Alliance HQE-GBC2 des professionnels pour un cadre de vie durable, association mondiale regroupant des acteurs engagés dans la construction durable dans plus de 74 pays, membre français du World Green Building Council (World GBC). 

 

Le référentiel professionnel R2S4Mobility, élaboré par la SBA, est destiné à apporter un cadre à la mise en place d’installation de rechargement des véhicules électriques dans les immeubles, qu’ils soient à usage professionnel ou d’habitation. Pour montrer la volonté de Bouygues d’associer les professionnels du bâtiment au développement de l’électromobilité, Fabrice Bonnifet a participé à la réunion de lancement du référentiel, en juin 2021. Par ailleurs, Emmanuel François plaide pour un changement réglementaire et des expérimentations, afin de passer en courant continu en toute sécurité, permettant ainsi d’éviter des déperditions énergétiques au rechargement des véhicules électriques.

Pour accélérer la massification de la performance énergétique, les solutions numériques foisonnent. La startup Openergy développe des outils qui ont pour ambition de massifier la transition énergétique des bâtiments. « Nous sommes convaincus que la massification de la rénovation passera par la massification des audits énergétiques. Mais, faire un prototype et une production en série ne demandent pas les mêmes outils, ni les mêmes moyens », décrypte l’entreprise. Pour Openergy, toute rénovation énergétique sérieuse d’un bâtiment commence par un audit énergétique, qui doit servir d’outil d’aide à la décisionet permettre de passer à l’action rapidement », explique-t-elle sur son site. Cette réflexion l’a conduite à développer Odyssée, la première plateforme d’audit énergétique digital, dont l’objectif est de fournir aux donneurs d’ordre, un outil adéquat pour répondre à cet enjeu d’accélération de la rénovation énergétique. 

 

Dans le domaine de la cartographie, qui représente un champ de recherche numérique indispensable à la transition énergétique des bâtiments, l’outil de visualisation EnergieSprong France permet d’identifier le potentiel de marché des rénovations EnergieSprong à l’échelle de la France et de ses territoires. Il s’adresse à la fois aux maîtres d’ouvrages et aux fournisseurs de solutions, pour comprendre quelles peuvent être les opportunités de marché sur leur périmètre d’intervention. L’outil fait découvrir les caractéristiques techniques et architecturales du parc résidentiel et social français. Il permet ainsi d’identifier le potentiel de rénovation à zéro énergie garantie, à la maille territoriale souhaitée(régions, départements).  

 

Toujours concernant la cartographie, se positionne URBS (Urban Retrofit Business Services), une Jeune Entreprise Innovante issue des Mines de Saint-Etienne. Elle s’appuie sur des technologies et savoir-faire issus de cinq années de R&D. Spécialisé dans le développement d’outil numérique et le traitement de la donnée territoriale, cet acteur se veut « facilitateur et accélérateur de la transition énergétique, solidaire et numérique des territoires », sur le volet bâtiment. L’URBS a lancé IMOPE, l’observatoire national des bâtiments qui rend accessible les données sur la totalité des logements en France, permettant ainsi de localiser facilement les bâtiments ayant des ménages potentiellement précaires énergétiquement ou prioritaires à rénover. Cet outil contribue d’ores et déjà à la massification de la rénovation énergétique en France. 

Le numérique peut également permettre d’avoir une approche de management du risque de la non performance globale, et de la non performance énergétique en particulier. L’ESTP Paris et RiD mènent des projets de R&D pour déployer les solutions vers les entreprises de la construction, afin qu’elles adoptent cette approche intégrée. « En comptabilité, on ne peut provisionner que des événements qui ont eu lieu. Or, dans l’industrie du bâtiment, 90% des risques à traiter sont non assurables et “prospectifs“. On a développé un modèle de hors-bilan qui permet de provisionner les risques sur le temps long », explique Gilles Thing Leo, enseignant-chercheur à l’ESTP et associé de RiD. « La performance d’origine peut être modulée par des aléas, pouvant amener à une dégradation du bâtiment (des intempéries, une mise en œuvre des matériaux non exécutée dans les règles de l’art, un équipement non conforme, un changement de matériaux dû à une pénurie…). C’est cela la performance réelle. Il n’y a pas assez cette notion d’incertitude du résultat dans les projets. Le secteur n’a pas les outils pour quantifier le risque et le gérer. C’est un vrai trou dans la raquette, mais nous y travaillons », constate le chercheur. 

 

Les Contrats de garantie de performance énergétique sont un engagement fort de la part des constructeurs, mais aussi une source de risque pour leurs résultats futurs. Ils sont de plus en plus exigeants. Pourront-ils réellement les honorer sur la durée ? Le niveau dincertitude est susceptible d’entraîner des litiges, ce qui nest pas souhaitable. « Il faut savoir en amont du projet quels sont les risques et quelles sont les probabilités de réussite. En connaissant ses risques, le constructeur peut mettre en place des mécanismes internes pour se couvrir. Il prévoit ainsi de financer le risque sur le temps long. Lors de la signature dun CPE sur 15-20-30 ans, les mécanismes de provisionnement sur lesquels nous travaillons permettent de mieux faire face aux chocs potentiels du futur. D’autant quavec le changement climatique, le nombre d’aléas tend à augmenter. On prépare donc la résiliencedu constructeur », projette Gilles Thing Leo.  

 

 

Fin 2021, le bâtiment du Tribunal de Paris, le plus grand tribunal d’Europe, situé dans l’éco-quartier Clichy Batignolles, a confirmé sa certification HQE en Exploitation niveau « Exceptionnel » pour la troisième fois consécutive. Dès le démarrage du projet, les équipes Bouygues Energies & Services Facilities Management ont piloté les différentes étapes de la certification. C’est une performance pour un Immeuble de Grande Hauteur d’obtenir le niveau maximal dès la première année, avec une continuité dans la durée.  Cette certification garantit un haut niveau de prestations techniques et de services, avec un axe Bâtiment Durable et un axe Gestion Durable. Les 4 thèmes – énergie, santé, confort et environnement, sont eux-mêmes jugés d’après de multiples critères. Le niveau « Exceptionnel » montre que le bâtiment est allé plus loin que les engagements prévus dans les termes du contrat, en matière de performance énergétique. Le nombre d’étoiles obtenu a dépassé les attentes. Par une démarche d’amélioration continue, l’équipe de Bouygues Energies et services a trouvé les solutions les moins carbonées et les plus efficaces. 

 

Par ailleurs, pour augmenter la performance énergétique, selon Emmanuel François de la SBA, il serait bénéfique de rendre ouvertes les solutions technologiques propriétaires. « Ce mode de fonctionnement n’est plus possible à l’heure des ressources finies. Il faut mutualiser l’infrastructure numérique, les capteurs et les actionneurs censés être dédiés à une seule application, pour permettre le partage entre plusieurs applications : chauffage/froid, sécurité, gestion espace de travail… C’est une question de volonté et de culture, même si cela semble aller à l’encontre de certains intérêts financiers. On utilisera moins de ressources, moins d’énergie par ces mutualisations des équipements. Cela ne peut fonctionner que si l’on construit et l’on déploie des systèmes ouverts, interopérables et standardisés », recommande-t-il.

Accompagner les usages et la sobriété énergétique

« Auparavant, le constructeur n’était pas intégré dans les stratégies d’usages des clients, car cela ne faisait pas partie de ses activités. Ce n’était pas de sa responsabilité, une fois les clefs livrées. Aujourd’hui, ce n’est plus souhaitable. Il se doit de proposer, a minima, une prestation à l’exploitation », prône Fabrice Bonnifet. Bouygues Construction, à travers ses différentes filiales, propose un panel de solutions pour accompagner les usages de ses clients et rendre le bâtiment plus performant au niveau énergétique. Hypervision® est une offre Bouygues Energies & Services d’optimisation des consommations énergétiques des bâtiments et de réduction de leur empreinte carbone. Elle s’appuie sur une solution de collecte et d’analyse à distance des consommations d’énergie et de fluides d’un bâtiment, du confort des utilisateurs et du bon fonctionnement des installations. Un parc de plus de 3 millions de m2 est couvert auprès de différentes typologies de clients (foncières, locataires, ministères, collectivités, universités, hôpitaux…). 

 

Créé et incubée au sein de Bouygues Construction, la filiale SMALT a développé un outil qui fournit des systèmes clés en main connectés, ouverts et intelligents. SMALT est le seul acteur du marché français à intervenir de bout en bout sur la chaîne de valeur du bâtiment connecté : conception, configuration, installation et maintenance. « C’est un outil de pilotage des consommations énergétiques au sens large, pour accompagner nos clients dans l’optimisation énergétique, éliminer les consommations parasites, avoir un tableau de bord pour coacher l’utilisateur dans un consommation responsable de son bâtiment », résume Fabrice Bonnifet. « Avec le rachat d’Equans, géant des services multi-techniques, Bouygues s’inscrit encore plus fortement dans cette stratégie d’accompagnement de nos clients post-construction », affirme-t-il.  

Si l’accompagnement des clients dans le secteur tertiaire tend vers une approche plus globale qu’auparavant, l’acculturation des particuliers est plus complexe. « Aujourd’hui, si vous évaluez les consommations d’un ménage en se plaçant du point de vue de la dernière réglementation, sont pris en compte : le chauffage, le refroidissement, la production d’eau chaude sanitaire, l’éclairage et les auxiliaires. La consommation électrique n’est toujours pas comptabilisée (électroménager, multimédia) », décortique Daniel Quenard, à la Direction Énergie & Environnement du Centre Scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB). L’objectif de la RT2012, avant la RE2020 actuelle, était déjà de réduire nos consommations énergétiques en les divisant par trois, soit une moyenne de 50 kWh/m2/an. « L’électroménager / multimédia consomme plus, environ 70 kWh/ m2/an. Pourtant, ils ne sont pas pris en compte dans la performance énergétique d’un bâtiment », relève-t-il. 

 

Daniel Quenard complète sur les aspects de mobilité. « Elle n’est pas intégré non plus, pourtant “la maison est une machine à habiterquelque part, si on détourne la citation de Le Corbusier. Concevoir des immeubles ou des maisons qui permettent d’économiser de l’énergie, c’est bien », complète-t-il. « Mais tout le bénéfice énergétique est annulé si l’on doit faire 20 km de déplacement supplémentaire par jour pour se rendre à son travail. La voiture est le 2e poste de consommation énergétique des ménages, après le chauffage. « Ne pourrait-on pas avoir une autre approche de la gestion de l’énergie, comme celle de faire de la voiture un nouvel équipement à part entière des BEPOS ? Car les véhicules pourraient également servir pour le stockage de l’énergie, via leurs batteries, et de système de secours en cas de coupure de courant », projette l’ingénieur du CSTB. Par ailleurs, RTE vient de certifier l’utilisation des batteries des véhicules électriques pour équilibrer en temps-réel le réseau électrique. 

 

Fabrice Bonnifet plaide pour une approche plus transversale également : « L’efficacité énergétique dépend certes de choix architecturaux, de conditions bioclimatiques, d’un contexte urbain, etc. Mais la problématique de l’emplacement et de la mobilité est très importante. Nous devons penser la mobilité, la proximité des centres d’activités, des réseaux de transports intégrant les mobilités douces, l’électromobilité, le commuting décarboné… Notre rôle est aussi de faire de l’éducation du client dans la prise en compte de l’empreinte énergétique globale du bâtiment “du puit à la roue“ », image-t-il. 

 Les économies d’énergie du bâtiment s’annulent aussi si ma nourriture doit venir de plus de 150 km. Il nous semble fondamental de ne pas dissocier le transport des personnes et le transport des biens. L’optimum écologique n’est pas la grande ville “du quart d’heure“, mais une ville intermédiaire autonome, aussi bien en bassin d’emplois qu’en bassin d’alimentation », estime Thierry Rieser. L’approche durable du bâtiment s’intègre donc dans une perspective de territoire durable. Mais dans le scénario négaWatt, comme dans la vision de nombreux acteurs, le prérequis à la transition demeure la sobriété. « Les options de sobriété individuelle ou collective, sont souvent liées, soit à des choix comportementaux au coût nul ou marginal, soit à des investissements globalement moins coûteux pour la collectivité dans son ensemble », analyse Thierry Rieser.  

 

Le levier de la sobriété permet environ un tiers des économies d’énergie à horizon 2050 dans le scénario négaWatt, quand l’efficacité énergétique représente les deux tiers. Nos différents entretiens avec des experts nous ont mené à une réflexion : ce « grand chantier du siècle » nécessite davantage de tiers de confiance, d’accompagnateurs de projets, ayant des connaissances et une vision plus globale et pragmatique, pour faciliter les parcours en amont et en aval des travaux, jusqu’à l’exploitation/l’usage. Autour des questions de « sensibilisation-médiation-accompagnement », n’y aurait-il pas de nouveaux métiers à inventer ? 

 

Par exemple, les Conversations Carbone constituent une approche conviviale pour accompagner les personnes dans le changement durable vers un mode de vie plus sobre en carbone. Historiquement soutenu par l’ADEME et l’institut négaWatt, ce format original est porté par lassociation Carbone & Sens. Il intègre notamment des notions de sobriété et d’énergie dans les habitats. Éprouvée depuis plus 15 ans au Royaume-Uni, cette approche a la particularité d’allier une expertise technico-pratique et un savoir-faire psychologique, appliqués au climat. Elle est diffusée au sein des organisations (entreprise, collectivités, associations, écoles…) et mériterait de se répandre encore davantage. D’autres formats d’ateliers se développent pour encourager des usages plus sobres. 

Selon le Haut Conseil pour le Climat, l’éducation à la sobriété permettrait de lutter contre l’effet rebond. Il désigne l’annulation des gains de performance énergétique obtenus par la diffusion du progrès technique, du fait d’une utilisation accrue des ressources, des bâtiments ou des équipements. Cet effet rebond pourrait annuler de 5% à 50% les gains d’énergie obtenus par l’efficacité énergétique.  « Par exemple, les progrès réalisés grâce à l’efficacité unitaire de nos appareils peuvent être annulés par une augmentation plus rapide des usages. Avant de penser à l’efficacité ou au déploiement des énergies renouvelables, il est nécessaire de réfléchir en premier lieu aux besoins énergétiques, aux usages de l’énergie par la société », prévient l’instance consultative sur les sujets climatiques.  

 

Dès 2013, le Centre d’Analyse Stratégique, placé auprès du Premier ministre, recommandait d’accompagner les campagnes de construction et de rénovation des logements par des incitations à économiser l’énergie, afin d’éviter l’effet rebond23. Plusieurs expérimentations ont été mené en France pour accompagner les réductions de consommation énergétique au sein du logement. « L’État et les collectivités locales doivent donc continuer à soutenir les expérimentations portant sur l’évolution des comportements », préconisait le centre.

 

Pour conclure, le smart building responsable et performant de demain cohabitera nécessairement avec les low tech. Il y a fort à parier qu’il croisera la frugalité et la circularité dans la construction/déconstruction, la modélisation et le management du risque, des systèmes « plus intelligents » et ouverts. De plus en plus, il prendra en compte la sobriété dans les usages – espérons-le. « Malgré mon prisme d’ingénieur, je pense que les réponses viendront à la fois de résolutions organisationnelles – meilleures connaissances du parc immobilier et jeux multi-acteurs, ainsi que d‘un accompagnement plus adapté des comportements pour contourner les biais cognitifs », conclut Jonathan Villot, enseignant-chercheur. Nos différents experts l’ont soulevé, la massification de la transition énergétique du bâtiment passera par une alliance de solutions, portée par une très forte volonté politique et une gouvernance territoriale partagée de l’énergie, des investissements massifs, une alliance d’obligations et d’incitations, une simplification des démarches pour la rénovation, une généralisation des rénovations complètes (et non « par geste »), une industrialisation des process, davantage de formation sectorielle, une pédagogie autour de la sobriété énergétique, et la prise en considération du bâtiment dans un ensemble (un quartier, une ville, un territoire, des écosystèmes). 

 

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