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L’agriculture urbaine : quel modèle économique ?

7 minutes de lecture

Avec les confinements, de nombreux français se sont mis à cultiver leur jardin, y compris en ville ou périphérie de ville, confirmant le succès de certaines formes d’agriculture urbaine. Les métropoles verdissent à vue d’œil, mais l’agriculture urbaine a-t-elle un modèle économique lui assurant un avenir stable ?

Crédit Shutterstock

L’agriculture urbaine qui sensibilise et introduit de la nature en ville, revêt évidemment diverses formes. Elle peut être professionnelle ou non, collective ou individuelle, en plein air ou indoor. Elle concerne tout type de plantes, mais aussi la présence d’animaux en ville.

Les revenus issus de la production permettent difficilement une pérennité des modèles économiques

Des rendements productifs mais limités

Allier agriculture urbaine et productivité semble tout à fait possible. La chercheuse Raquel Moreno-Peñaranda cite souvent l’exemple du Japon, pays dans lequel les champs urbains constituent la forme d’agriculture la plus productive en termes de valeur économique de la production – 3 % de plus que la moyenne nationale. Elle ajoute qu’en 2010, l’agriculture urbaine japonaise représentait près d’un tiers de la production agricole du pays ![1]

La FAO, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, corrobore le propos en affirmant que les jardins potagers urbains peuvent être jusqu’à 15 fois plus productifs que les exploitations des zones rurales, grâce au suivi facilité et plus optimisé des petites surfaces. L’agriculture urbaine réduit également les frais de transport, de conditionnement et d’entreposage grâce à un accès plus direct au consommateur.

Certains chercheurs arguent que l’agriculture urbaine deviendra indispensable d’ici 2050 pour nourrir une population mondiale à 80% citadine. Néanmoins, le potentiel mondial de production de l’agriculture urbaine, estimé entre 100 et 180 millions de tonnes par an[2], reste assez marginal par rapport aux volumes de production mondiaux actuels – 6 500 millions de tonnes par an. Selon la FAO, l’agriculture urbaine ne participera pas de façon conséquente à l’approvisionnement mondial alimentaire. Néanmoins, elle pourrait bien à terme, être une solution pour couvrir jusqu’à 10% des besoins de certaines cultures, comme celles des légumes secs et racinaires.

Certaines villes comme Paris, Sheffield en Angleterre, Katmandu, tentent d’évaluer leur potentiel d’agriculture urbaine, mais la diversité des formes d’agriculture urbaine rend l’exercice difficile. L’APUR considère qu’en comptant en moyenne 50 m² de maraîchage pour nourrir une personne, il faudrait mettre en culture à Paris 11 000 hectares pour assurer l’autosuffisance en fruits et légumes, or Paris compte près de 30 hectares d’agriculture urbaine en 2020.

Des modèles économiques fondés sur la vente de la production souvent fragiles

Malgré le potentiel productif de l’agriculture urbaine, les modèles économiques fondés uniquement sur la rentabilité de la production sont souvent fragiles, et ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, les volumes de production limités permettent peu d’économies d’échelle, or les coûts d’investissement sont élevés. De plus, les perspectives de production mondiales trop faibles freinent certaines initiatives d’innovation ou d’industrialisation qui pourraient permettre une baisse du prix des investissements. Ces derniers sont donc aujourd’hui très coûteux et rendent difficile le développement de modèles économiques pérennes. Ceci est d’autant plus complexe que la propension des urbains à payer plus cher pour des produits locaux reste encore assez faible.

De plus, les projets d’agriculture urbaine entrent souvent en concurrence avec d’autres projets d’aménagement, ce qui freine leur généralisation. Les projets d’installation de panneaux photovoltaïques par exemple entrent souvent en conflit avec les projets de cultures sur les toits. La concurrence pour l’usage des espaces urbains ne facilite donc pas le développement de l’agriculture urbaine.

Il existe cependant des exemples inspirants comme la ferme urbaine de 7 hectares de la Chapelle International à Paris, qui a misé sur une mixité d’activités plutôt que sur la simple vente de sa production pour développer un modèle économique viable. En effet, c’est la mixité programmatique de l’espace, alliant production et évènements, qui permet la pérennité de leur modèle.

De nouveaux modèles émergent

Les externalités positives de l’agriculture urbaine favorisent l’essor de modèles hybrides

Si la capacité à nourrir les citadins peine à être le fondement des modèles économiques de l’agriculture urbaine, les bienfaits additionnels qu’elle offre favorisent l’émergence de modèles alternatifs.

L’agriculture urbaine permet évidemment des bénéfices économiques directs comme la création d’emplois ou encore la valorisation de l’immobilier. En 2018, la FAO dénombrait ainsi 800 millions de personnes impliquées dans l’agriculture urbaine et périurbaine à travers le monde. Mais l’agriculture urbaine permet aussi des bénéfices environnementaux tels que la restauration de la biodiversité, des sols, le rafraîchissement de l’air, la dépollution de zones urbaines. Ces bénéfices non monétaires poussent certains acteurs, comme les municipalités, à investir dans des projets sortant de la logique de rentabilité économique. On constate également des bénéfices en termes de sécurité alimentaire, enjeu que l’assaut des supermarchés au début du confinement a bien mis en évidence. Le retour aux circuits courts permet de diminuer la dépendance alimentaire et accroît la résilience des territoires.

L’agriculture urbaine, en favorisant la constitution de communautés locales et en contribuant à une vie de quartier, est également source de bénéfices sociaux. Ceux-ci s’accompagnent de bienfaits psychologiques liés au contact avec la nature ou au fait de produire soi-même ses fruits et légumes. Ils sous-tendent la création de projets d’agriculture urbaine solidaires qui ont pour but premier la sensibilisation et l’insertion, et non plus uniquement des impératifs de productivité.

L’agriculture urbaine soutenue par les villes et les entreprises

Paris, Michigan, Détroit, Montréal, Toronto, Rosario en Argentine, Ouagadougou ou encore Bobo-Dioulasso au Burkina Faso, sont des exemples de villes qui encouragent l’agriculture urbaine via des politiques publiques facilitantes. Dans certains pays d’Afrique notamment, les politiques encouragent cette pratique populaire afin de lutter contre la pauvreté en ville.

Mais les territoires ne sont pas les seuls à favoriser l’agriculture urbaine. Les entreprises se positionnent également sur le sujet. Leurs projets de fermes urbaines sur les toits, de jardins partagés, sont souvent non rentables mais visent à renforcer leur attractivité ou à créer du lien autour d’une culture d’entreprise. Pour certaines entreprises de l’agroalimentaire, ces initiatives visent également à créer un nouveau lien de confiance avec les consommateurs.

Pour résumer :

Certains freins au développement de l’agriculture urbaine tels que les faibles volumes de production, la réticence de certains aménageurs ou encore la question des risques sanitaires liés à l’agriculture en ville, semblent encore fragiliser les modèles économiques uniquement fondés sur la vente de la production. Dans le même temps, l’essor de modèles alternatifs, prenant en compte les bénéfices environnementaux et sociaux qu’offre l’agriculture urbaine, se confirme avec l’appui des pouvoirs publics et l’implication d’entreprises et d’associations.

Il devient donc nécessaire de trouver un équilibre entre bénéfices sociaux et environnementaux et viabilité économique des modèles. L’objectif de rentabilité des exploitations ne doit pas se faire au détriment des bénéfices environnementaux. Mais la simple poursuite de bénéfices sociaux et environnementaux, sans objectif de rentabilité économique, ne permettra qu’un développement limité de l’agriculture urbaine.

[1] https://unu.edu/publications/articles/japan-s-urban-agriculture-what-does-the-future-hold.html

[2] selon une étude menée par des chercheurs de l’université chinoise Tsinghua et des universités américaines de Berkeley et d’Arizona