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La mutualisation : une solution d’avenir pour gagner 20% d’espace en ville ?

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Pour faire face à la problématique de l’étalement urbain, de nombreuses initiatives émergent en faveur d’une “ville du partage” où bâtiments et espaces urbains sont mutualisés pour différents usages. Une logique qui pourrait permettre de gagner de l’espace et inventer de nouvelles manières de vivre ensemble.

Entre 1960 et 2015, la France a perdu 25% de sa superficie agricole par artificialisation des sols. Car l’étalement urbain se fait principalement au détriment des terres cultivables. Un véritable paradoxe car, au fur et à mesure que la population croît, nous avons besoin de toutes nos terres agricoles afin de nourrir tout le monde.

Raison pour laquelle les pouvoirs publics ont décidé de mettre en place une politique dite de “Zéro artificialisation nette” afin de contenir cet étalement urbain. Parmi les leviers qui permettent de réduire l’artificialisation, on retrouve différentes pratiques : limiter les constructions de maisons individuelles avec jardin, construire dans les jardins ou encore réhabiliter les friches. La mutualisation des espaces et des bâtiments apparaît également comme l’une des solutions majeures pour répondre à cet enjeu.

La mutualisation, c’est la logique de la “ville du partage” telle que définie récemment par le think-tank Terra Nova dans son rapport “Habiter dans 20 ans”. Parmi différents scénarios, celui d’une ville partagée apparaît comme l’un des plus plausibles. “Il ne s’agit pas de partager la ville à 100%, mais nous pouvons partager 20% des espaces” précisait alors Marc-Olivier Padis, Directeur des études du think-tank.

Pourtant, la mutualisation des logements n’est pas une idée particulièrement nouvelle et fait rêver les architectes et urbanistes depuis de longues années. Dès 1859, par exemple, l’industriel Jean-Baptiste André Godin avait construit “le familistère de Guise”, dans l’Aisne, afin de loger ses ouvriers dans des immeubles comprenant des espaces privatifs et des espaces communs. Cependant, ces dernières années, l’idée de mutualisation des logements et des bâtiments s’impose de plus en plus, notamment grâce aux évolutions des mentalités et de la technologie.

our intérieure du Familistère de Guise - Photo : Fab5669 sur Wikipedia

 

Habitat participatif et coliving

Dans les logements d’aujourd’hui, cela fait désormais quelques années que certains espaces partagés sont créés, en particulier les jardins partagés et, parfois, certaines terrasses. Des exemples qui ouvrent la voie à de nouvelles expérimentations.

Dans un immeuble de 15 appartements, avons-nous réellement besoin de 15 lave-linge ou de 15 box Internet, par exemple ? Demain, les bâtiments pourraient ainsi être équipés de terrasses communes, d’une buanderie accessible à toutes et tous ou encore de services numériques partagés voire de certaines pièces mises en commun sur réservation.

En 2017, l’architecte français Eric Cassar proposait un concept de bâtiment baptisé Habiter l’infini qu’il présentait comme “un bâtiment ou un îlot de bâtiments où la surface de la sphère intime de chaque foyer est réduite au profit d’une grande variété d’espaces mutualisés” dans lequel chacun habite un appartement pour ses besoins primaires (manger et dormir) et qui offre ensuite la possibilité de réserver d’autres espaces pour les activités de loisirs : réserver une chambre pour accueillir des amis, une salle pour télé-travailler ponctuellement ou encore un espace sur une terrasse afin de lire au soleil.

Une démarche qu’on retrouve dans certains habitats à l’heure actuelle. À Bordeaux, par exemple, vient d’être inaugurée la résidence Le Bon Pati, un projet d’habitat participatif composé de 12 appartements qui comprend plusieurs espaces partagés : un jardin, une grande terrasse, une grande salle de réception ainsi qu’une chambre d’amis.

À côté de l’habitat participatif, qui permet ainsi aux résidents d’un même immeuble de partager des espaces, on retrouve également une autre tendance : celle du co-living ou de l’habitat partagé. Une forme de démocratisation de la colocation qui se développe notamment chez les seniors en quête d’alternatives aux EHPAD et qui séduit aussi de plus en plus de jeunes actifs urbains. À la différence de la colocation classique, le co-living offre de véritables espaces individuels pour la sphère intime et apporte une brique servicielle supplémentaire au logement.

Une logique qu’on retrouvera par exemple à Saint-Etienne, où l’ancien siège local de la SNCF sera partiellement reconverti en espace de co-living d’ici 2023. Cet immeuble en friche de 2 300m2 sera séparé en deux zones. Dans un premier temps, des appartements en colocation seront créés. Et sur 700 m2, 16 appartements meublés comprenant chambre, salle de bain, wc, et coin cuisine seront associés à des espaces mutualisés : salon, salle de sport, SPA, laverie, bibliothèque, espace de coworking et terrasse afin d’offrir une autre expérience de l’habitat.

Les cours d’école représentent des espaces à se réapproprier lors des week-end et vacances scolaires

 

Mutualiser les espaces pour optimiser la vie urbaine

Au-delà de la mutualisation des espaces dans les logements, les problématiques environnementales actuelles nous poussent aussi à avoir le réflexe de la mutualisation en matière d’organisation de la ville. La logique ? Optimiser l’usage des bâtiments pour gagner de la place grâce à une meilleure organisation de l’espace et du temps.

C’est le cas, par exemple, du Mab’Lab. Dans une logique propre aux tiers-lieux – les exemples parfaits de la mutualisation des espaces urbains – le Mab’Lab utilise les locaux du restaurant universitaire du Crous Mabillon, à Paris, en dehors des heures de repas afin de servir d’espace de co-working pour des étudiants et des entreprises. Il représente ainsi un bon exemple de ce qu’il est possible de faire pour intensifier l’usage des bâtiments

Un autre exemple a été inauguré récemment en Normandie, dans la petite commune de la Fresne-Camilly, où l’école de la commune s’est dotée d’un nouveau bâtiment qui sert à deux usages : d’un côté, il fait office de cantine scolaire et de l’autre, c’est une bibliothèque municipale, d’une superficie de 100 m² qui est accessible aux enfants durant les temps scolaires et périscolaires mais aussi au grand public par un accès extérieur à l’école.

Toujours à Paris, l’ancienne maternité Adolphe Pinard bénéficiera aussi de cette logique lors de sa réhabilitation. Elle devrait ainsi accueillir une crèche, un groupe scolaire et un gymnase et certains espaces, la cour intérieure ou les équipements sportifs, seront également accessibles à d’autres usagers le week-end où durant les vacances scolaires.

 

Les parkings mutualisés fleurissent en France grâce à de nombreuses startups

Les cours d’écoles sont également de bons exemples de ce qu’il est possible de faire en matière de mutualisation des espaces puisque, désormais, on voit des cours accessibles aux familles et aux enfants le week-end, afin d’offrir un endroit de convivialité sécurisé pour que les enfants puissent jouer sur leur temps libre. Une autre manière, aussi, d’ouvrir la ville aux enfants.

Une histoire d’innovations

La mutualisation des logements et des espaces urbains permet ainsi de gagner de la place en ville afin d’éviter l’étalement urbain, mais aussi de créer de nouvelles formes de solidarités et d’échanges. Cette nouvelle voie pour vivre la ville durable est aussi portée par l’essor de la technologie et bénéficie des innovations apportées par de nombreuses startups.

C’est par exemple le cas de la plateforme HomeExange qui propose à ses utilisateurs d’échanger des maisons ou des appartements le temps d’un séjour et représente une alternative à la construction de résidences de vacances. On peut également citer différentes startups en matière de mobilités et notamment celles qui réinventent le stationnement. En France, Zenpark, par exemple, travaille avec de nombreux constructeurs et bailleurs pour proposer une solution  permettant de partager et de mutualiser intelligemment les places d’un parking souterrain face au constat qu’en France, 5 millions de places de parking sont disponibles dans les parcs privés, et sont peu et mal utilisées.

Des applications d’autopartage se déploient aussi au sein de résidences afin que les membres d’un même îlot d’habitation puissent partager des véhicules, qu’il s’agisse de voitures ou de vélos.

Des freins à lever ?

Mais évidemment, pour imaginer et développer de nouveaux programmes immobiliers qui intègrent pleinement cette notion de partage et de mutualisation, de nombreux obstacles doivent encore être levés. Un obstacle financier tout d’abord, puisque les promoteurs ont besoin de prouver que ces concepts fonctionnent et attirent le public. Or, les preuves de concept ont un coût non-négligeable, avec une part accrue d’incertitude sur la manière dont le logement mutualisé va être utilisé par ses habitants.

Il existe d’ailleurs des expériences de mutualisation, notamment dans les logements sociaux, qui ont prouvé que, si la première génération d’habitants pouvait bénéficier d’un accompagnement de la part des bailleurs, les générations suivantes étaient souvent moins accompagnées et l’usage mutualisé pouvait finir par se perdre, ce qui fait perdre de l’intérêt à la pratique et au bâtiment .

Un obstacle juridique et réglementaire existe également, car les règlements et les normes actuelles en matière d’incendie ou d’accessibilité ne sont pas toujours adaptées à ces usages. Enfin, il existe également un frein à l’usage qui va être lié à l’animation de la communauté et à la résolution des possibles conflits. Un sujet qui pourrait peut-être permettre, à l’avenir, de revaloriser le rôle du gardien grâce à la gestion de nouvelles tâches propres à ces espaces partagés.

 

Eunicka Sopotnicka sur Getty Images