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Le temps, une ressource clé pour les villes

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La ville d’aujourd’hui est confrontée à de nombreux défis. L’urgence écologique nous pousse à réduire notre empreinte carbone, à stopper l’étalement des villes sur les espaces naturels, à préserver les ressources naturelles et à lutter contre l’effondrement de la biodiversité. En parallèle, nous avons besoin de suffisamment d’espace pour répondre aux enjeux démographiques, répondre aux nouveaux usages et à l’évolution des modes de vie. La crise sanitaire nous a fait davantage prendre conscience des vulnérabilités engendrées par nos modèles et nous invite à repenser nos manières de faire territoire, de les aménager dans ce contexte d’incertitude et de crises systémiques. 

Face à cette injonction contradictoire – avoir plus d’espace en s’étalant moins – le temps constitue une ressource insoupçonnée ! Plus que jamais, l’intérêt d’une approche spatio-temporelle de nos vies et de nos territoires prend tout son sens. 

La réponse à ces défis nécessite le déploiement d’une approche chronotopique de la ville associant espace et temps à différentes échelles. Comme le souligne Luc Gwiazdzinski, géographe et professeur à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture (ENSA) à Toulouse : « On a souvent aménagé l’espace pour gagner du temps mais on a rarement aménagé le temps pour gagner de l’espace ». 

Pendant des décennies, la ville a été pensée par spécialisation avec des bâtiments monofonctionnels (logements, bureaux, loisirs, commerces, etc.) ce qui a contribué à l’étalement urbain et à la place prépondérante de la voiture dans l’aménagement des villes et des territoires. Intégrer la question du temps à toutes les échelles : logement, bâtiment, quartier, ville ou territoire sur du court, moyen ou long terme permet d’esquisser de nouveaux modèles de la fabrique urbaine et s’imposer comme un nouveau paradigme pour penser des territoires plus résilients face à la complexité du monde actuel.

A court terme, pour relever ces défis, une partie de la réponse réside dans le fait de mieux utiliser les espaces existants en utilisant la chronotopie. Cette notion de chronotopie est construite sur les racines grecques chronos [ҳϸόvoς], le temps, et topos [ƮóƮƮoς], le lieu. Elle souligne la prise en compte simultanée des dimensions temporelle et spatiale dans les lieux de vie. 

Il s’agit de travailler sur la temporalité pour faire vivre alternativement plusieurs profils d’utilisateurs ou plusieurs usages dans un même lieu (travailler, se divertir, se loger, se restaurer, se former…) afin d’accroître l’intensité d’utilisation de cet espace immobilier ou urbain. Concrètement, on peut généralement jouer sur 3 facteurs distincts : les horaires d’utilisation, les différents usages auxquels le lieu est affecté, les différents publics d’utilisateurs ayant accès à l’espace.  

A l’échelle du bâti, cela passe par le développement de bâtiments hybrides, aux usages intensifiés et multiples selon les jours de la semaine ou l’heure dans la journée. C’est l’exemple de GARAGE, avec qui Linkcity (filiale de développement immobilier de Bouygues Construction) a signé un partenariat pour développer et dupliquer le modèle sur le territoire national. Garage a ouvert en 2020 dans le centre-ville de Lille en transformant une ancienne concession automobile en un lieu hybride 4 en 1. C’est un espace évolutif avec une mixité d’usages mêlant bureaux, atelier, restaurant et magasin. Le fondateur de Garage estime que les 3 800m2 modulables permettent de générer 6 500m2 d’expérience de commerce et d’innovation car 85% des m² disposent d’une double (voire une triple) fonction.

 

Cette intensification et hybridation des usages contribue également à créer un lieu de vie, centré sur la qualité d’usages et de services, créateurs d’emploi et de valeur locale tout en limitant     l’empreinte environnementale. Si l’on tire pleinement parti de l’idée d’intensification de l’utilisation d’un espace, des lieux traditionnellement réservés à un public déterminé innovent et deviennent accessibles à un public plus large pour d’autres usages que leur usage principal. Il faut alors convaincre les parties prenantes des externalités positives associées à une plus grande ouverture sur la ville, et assurer une gestion harmonieuse des interactions. Les publics et les usages admis dans les  établissements scolaires ou universitaires par exemple tendent à se diversifier : location de cours d’écoles pour des événements culturels ou festifs, d’amphithéâtres pour des conférences externes, ou encore les locaux de restaurants universitaires utilisés comme espace de co-working en dehors des heures de repas comme le Mab’Lab à Paris. Cela peut participer au dynamisme d’un quartier ou répondre à des besoins plus ponctuels, que sont les besoins des populations locales pour l’organisation d’un séminaire d’entreprise, ou d’un atelier associatif. 

 

A l’échelle de la ville, la dimension temporelle est une composante essentielle des dynamiques urbaines. Aménager des espaces publics de manière temporaire, faire revivre des sites en friche, exploiter les surfaces oubliées (parkings, sous-sol, toits, etc), offrir une programmation culturelle ou artistique éphémère…participent à réduire notre impact environnemental tout en maximisant la valeur d’usage. Aujourd’hui, de nombreuses initiatives telles que l’urbanisme transitoire ou temporaire, l’urbanisme tactique modifient notre rapport au temps et à l’espace. Ces mécanismes traduisent une montée en puissance de l’action citoyenne qui réinterroge les processus habituels de la fabrique de la ville et offre une formidable opportunité pour la co-construction de nos villes avec les citoyens. 

L’urbanisme transitoire est une démarche temporaire ou éphémère qui contribue à une transformation sur le long terme d’un projet urbain ; il permet, à travers des occupations temporaires, de faire usage des lieux pendant la période de transition, et de préfigurer voire de participer à la programmation des projets urbains en devenir. Il s’agit de permettre l’émergence d’une vie de quartier de créer de l’animation et de contribuer à faire découvrir le lieu aux futurs habitants comme à des visiteurs potentiels comme ce fut par exemple le cas des Grands Voisins, exemple emblématique d’occupation temporaire de l’ancien hôpital Saint-Vincent de Paul, à Paris. 

 

Par ailleurs, l’urbanisme tactique a été mis en avant dans le contexte de la crise sanitaire de 2020, car il permet une adaptation très rapide de l’espace public face à la crise. La mobilité est au cœur de cet enjeu et plusieurs villes en France et dans le monde ont proposé des aménagements tactiques sur les sujets de mobilité, notamment avec le sujet des nombreuses pistes cyclables temporaires (coronapistes) ou encore la multiplication de terrasses de cafés et restaurants sur les places de stationnements voire dans des rues temporairement piétonnisées. Autre approche spatio-temporelle dans nos villes via le « curb management ». Par exemple, la plateforme de Curb management,             “ Coord ” a pour clientèle les villes qui lui délèguent la gestion d’un espace public comme la bordure d’un trottoir. Leurs services se décomposent en quatre missions : 

  • repérer où est la bordure de trottoir, ce qu’il y a dessus, comment elle peut être utilisée, et par qui ; 
  •  aligner l’allocation d’espace sur la bordure avec les priorités de la ville et communiquer les changements aux parties prenantes ;
  • combiner l’inventaire de la bordure avec les données d’utilisation de cet espace pour faire évoluer les prix en temps réel afin d’atteindre les objectifs ; 
  •  modifier la conduite des automobilistes grâce à des zones de recharge intelligentes, à la gestion des circulations et à une tarification adaptée à la demande.  

 

L’évolutivité, la polyvalence, la modularité des espaces publics, des bâtiments, des quartiers au fil des heures, des jours, des semaines, des saisons et des années, sont des pistes à creuser pour accroître l’offre urbaine et favoriser la ville des courtes distances et des proximités. 

Penser évolutivité et réversibilité des bâtis et des infrastructures, intensifier et hybrider les usages de l’existant, reconvertir les lieux délaissés contribuent à produire une ville flexible et évolutive, capable de s’adapter en permanence aux évolutions des besoins ainsi qu’une ville partagée et inclusive pour augmenter la valeur d’usage des bâtis et améliorer notre cadre de vie. 

 

Pour en savoir plus et découvrir de nombreux exemples : découvrez le cahier « Espaces hybrides, villes en transition »